Les Vaches de Staline de Sofi OKSANEN

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Le livre Poche publié en 2013 en France, paru initialement en 2003

« Les « vaches de Staline » : c’est ainsi que les Estoniens déportés appelèrent les chèvres efflanquées (trop maigres) qu’ils trouvèrent en Sibérie, dans une sorte de pied de nez à la propagande soviétique qui affirmait que ce régime produisait des vaches exceptionnelles ».

« C’était son premier livre, et tout y était déjà de ce qui allait faire le succès international de l’éblouissant Purge. Un très beau roman métaphorique sur la difficulté de se construire quand on est déraciné ». Alexis Liebaert, Marianne.

Sofi Oksanen est une écrivaine finlandaise née à Jyväskylä le 7 janvier 1977 (43 ans) de père finlandais et de mère estonienne. Son troisième roman, Puhdistus (Purge) a reçu de nombreux prix en Finlande et en France. 

Cet excellent livre de Sofi Oksanen témoigne de la souffrance de vivre avec des troubles alimentaires sévères  nommés par l’auteur Boulimarexie, autrement dit anorexie boulimie avec vomissements.

Il nous permet d’éprouvé dans la chair de l’héroïne Anna finlandaise-estonienne, née en Finlande, d’un père finlandais et d’une mère Estonienne : les effets de l’histoire de sa mère Katariina estonienne, qui a tout tenté pour faire oublier ses origines estoniennes et taire les traumatismes de l’ère soviétique.

Comme un roman historique où les époques s’entremêlent. C’est la généalogie d’un pays, l’Estonie, qui est faite. Il relate le parcours migratoire de la mère d’Anna, entre l’Estonie et la Finlande, ainsi que le vécu des familles restées en l’Estonie et opprimées par la Russie dans les années 1950 à 1990 ; l’après-guerre et l’annexion de l’Estonie à l’URSS, les dénonciations, les déportations, les pillages.

A partir de « journaux de famille » ont peu appréhendé cette partie de l’histoire de l’Europe de l’Est et les effets sur les personnes de la répression du dire, de la honte de l’identité d’origine, de l’impact sur l’identification féminine (par ex. les femmes estoniennes par leur situation de pauvreté étaient souvent contraintes à la prostitution et identifiées comme tel).

Entre ces deux mondes, il y a Anna dans une souffrance indiscernable, silencieuse dans un présent qui se nourrit du silence des générations précédentes. Sans mots pour la remarquer, c’est comme si elle n’existait tout bonnement pas. L’influence de l’histoire de la famille de sa mère a pénétré jusqu’au plus intime de l’être d’Anna. Quelle est l’identité d’Anna ? Que veut-elle ? Que ressent-elle ? Elle ne sait pas.

L’héroïne du livre, Anna ne sait pas manger ! Au quotidien, cette jeune femme boulimique vomisseuse et poly-addictive camoufle son trouble et qui ne pense qu’à contrôler l’image de son corps. Dans cette apparence de perfection avec corps désirable, une façade entretenue à la perfection, cachant l’effondrement et l’impossibilité d’avoir des relations de confiance avec autrui : C’est  l’expression d’une maladie de l’avoir, du paraître et de la difficulté à « être » libre.

Ce livre est un cas clinique. Sofi Oksanen ne nous épargne rien de la maladie d’Anna, ses symptômes, ses chutes et ses rechutes. Par exemple, pour soulager son ventre « interminablement avide de sucreries », elle ingurgite des quantités astronomiques de nourriture, de quoi nourrir un régiment pendant plusieurs jours. « Je me suis mise à mesurer le temps en kilocalories », dit-elle. « Bien entendu, je n’ai jamais acheté une simple banane, ou une orange. Il m’en faut au moins un kilo. Aujourd’hui encore, au supermarché, mon chariot a l’air de contenir des provisions pour une famille nombreuse, comme si je partais vivre avec mari et enfants au milieu d’un lac pendant une semaine et qu’aucun de nous n’avait l’intention de revenir une seule fois pendant le séjour ». Juste après s’être gavée, elle vomit tout.

Selon « la cause littéraire »https://www.lacauselitteraire.fr/les-vaches-de-staline-sofi-oksanen : « Sofi Oksanen va toujours plus loin dans la description. Elle ne recule devant rien, flirte souvent avec le sordide, mais n’y tombe pas, grâce à de subtiles touches d’humour. Après avoir s’être penchée sur le présent d’Anna, Sofi Oksan revient sur son passé pour comprendre comment est né son dérèglement alimentaire. Pour faire la généalogie de ce trouble, Sofi Oksanen entreprend une généalogie familiale, comme si le mal pouvait remonter plus loin, comme s’il était enfoui quelque part dans ses gênes. (…)Mais Sofi Oksanen va encore plus loin. Elle remonte jusqu’aux grands-parents, la période trouble de la seconde guerre mondiale, une période qu’elle avait déjà explorée dans Purge ». 

L’auteur à travers son héroïne souligne aussi l’efficacité des conduites alimentaires et de la purge sur la répression importante des affects et de la place du désir presque anéanti. Anna n’est pas guérie de ses troubles alimentaires mais elle en a pris conscience et elle évolue vers une autre façon de communiquer, une autre façon d’être : elle accepte ce qu’elle est, de n’être pas parfaite, elle parle de ses origines, et il ne se passe rien, elle n’a plus honte.

Ce roman autobiographique ? Comme un journal intime est remarquable par la grande attention qu’il porte aux détails sensoriels, atmosphères, goûts, matières, vêtements décrits avec sensualité, rendant des mondes lointains familiers. Là où un passé qui ne passe pas façonne le présent, le récit relate l’histoire familiale, parallèlement à l’histoire des troubles alimentaires d’une jeune fille depuis l’âge de 11 ans à jeune adulte. Il permet de mieux les comprendre cette difficulté d’être liée à l’histoire singulière, familiale et des pays, et en conséquence l’impérieuse nécessité des troubles alimentaires, leur chronicité et leurs effets avec le temps sur le corps et le mental de cette héroïne.

A lire pour éprouver cette souffrance singulière. Brigitte Ballandras

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A propos Brigitte Ballandras

Présidente de l'association Psychologue Clinicienne, psychothérapeute, spécialisée conduites alimentaires
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